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Tenir toute la journée, exploser le soir

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Vous tenez toute la journée. Les réunions s’enchaînent, vous gérez l’équipe, vous tranchez vite, vous gardez le sourire au bon moment et le silence au bon endroit. Vous croisez des collègues à la machine à café, vous jouez à la personne sociale. De l’extérieur, on voit quelqu’un de calme, de solide, de très rationnel. Et puis vous rentrez. La porte se referme, et là, quelque chose lâche. Une crise de larmes sans raison apparente. Une colère qui éclate pour un détail minuscule ou pour une reflexion. Ou l’inverse : plus un mot, le besoin de s’enfermer dans le noir et le silence.

Si vous vous reconnaissez là, commençons par poser une chose : ce n’est pas un mauvais caractère. C’est autre chose.

Ce que vous faites au bureau toute la journée porte un nom : le masking, ou camouflage social. C’est l’ensemble des stratégies qu’on déploie, souvent sans même s’en rendre compte, pour paraître « comme tout le monde ». On apprend des scripts de conversation, on surveille son visage, sa voix, ses gestes, on retient ce qui pourrait sembler atypique, on imite, on compense, on s’ajuste en permanence. Chez les adultes très investis, avec un haut niveau d’études ou des responsabilités lourdes, ce camouflage est particulièrement intense. Parce que la pression d’adaptation y est forte. Et, paradoxalement, parce qu’on est justement capable de le faire.

Et c’est là qu’il faut être juste avec soi. Le masking n’est pas une manipulation. Ce n’est pas une fausse personnalité que vous joueriez pour tromper le monde. C’est une stratégie apprise, parfois depuis l’enfance, pour se protéger du rejet et garder sa place dans un environnement qui n’est pas toujours adapté. Pour n’importe quel humain, vivre cela serait épuisant. Ce n’est simple pour personne.

Le problème, c’est que ça coûte. Énormément. Surveiller chaque mot, anticiper chaque réaction, contrôler ses sensations, tenir le rôle heure après heure : tout cela puise dans une réserve qui n’est pas infinie. Et le soir, quand vous arrivez enfin dans un endroit perçu comme sûr (votre maison, votre couple, votre famille) le masque ne tient plus. Il ne peut plus tenir. Ce que votre entourage prend pour une explosion soudaine et inexplicable, c’est en réalité la facture d’une journée entière d’effort invisible.

C’est souvent ce qui crée tant d’incompréhension à la maison. Le partenaire voit le décalage : au travail, quelqu’un de performant et posé ; chez soi, l’épuisement, l’irritabilité, les crises. Il arrive qu’on entende alors cette phrase, qui fait mal : « Tout le monde au travail profite de la meilleure version de toi, et nous, on a les restes. » Sauf que ce ne sont pas les restes. C’est ce qu’il y a derrière le masque, une fois qu’on n’a plus la force de le porter.

Sur la durée, ce fonctionnement use. Les recherches qualitatives auprès d’adultes concernés décrivent un masking vécu comme épuisant et aliénant, associé à davantage d’anxiété, d’épisodes dépressifs, de troubles du sommeil. On parle d’ailleurs de plus en plus de burnout autistique : un effondrement des capacités après des années d’adaptation que personne n’a vues ni reconnues. Quand les exigences dépassent durablement les ressources, et qu’on n’a jamais le droit d’être soi ni le temps de récupérer, le corps et l’esprit finissent par dire stop.

Maintenant, regardons ces explosions autrement. Tant qu’on les vit comme une preuve qu’on est « trop » ou « cassé », on s’enfonce dans la culpabilité. Mais ce sont des signaux. Ils vous disent quelque chose de simple : la charge a dépassé ce que vous pouviez porter. Ce ne sont pas vos failles qui parlent, c’est votre énergie qui prévient.

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire de cela ? Pas grand-chose en forçant. Beaucoup en observant.

La première chose, c’est de cartographier votre propre masking. Où, quand, avec qui masquez-vous le plus ? Quelles situations vous vident complètement ? Rien que de poser ces mots, de comprendre le mécanisme, ça allège déjà la culpabilité. On passe de « je suis juste invivable le soir » à « j’ai tenu un effort considérable toute la journée, et là, je suis à sec ».

Ensuite, il y a le moment du retour à la maison, là où tout se joue. Plutôt que de passer brutalement du rôle au foyer, on peut s’autoriser une vraie transition : un temps calme en arrivant, un casque, une marche, un sas avant de replonger dans les sollicitations. Et, quand c’est possible, en parler avec son partenaire. Convenir par exemple qu’on n’aborde pas les sujets lourds dans la première heure.

Pour le travail de fond, la thérapie cognitivo-comportementale, lorsqu’elle est adaptée à ces profils, ouvre des pistes solides. Elle s’intéresse aux croyances qui alimentent le masking : « si je montre mes difficultés, je serai jugé incompétent », « personne ne peut m’aimer si je suis vraiment moi-même ». Elle permet de les regarder en face, puis de les nuancer. Des protocoles comme l’essai ADEPT-2, pensé pour la dépression chez l’adulte autiste, explorent justement ces formats adaptés. L’idée n’est pas d’« optimiser » votre masque pour le porter encore mieux. C’est plutôt de trouver, doucement, à dose homéopathique, des espaces où vous pouvez être un peu plus vous-même, et d’observer ce qui se passe vraiment, plutôt que ce que vous redoutez.

Parce qu’au fond, vous êtes le sujet central de votre propre vie. Personne ne la vit à votre place, et personne ne porte ce masque à votre place non plus. Revenir à vous, repérer vos limites, vous accorder le droit de récupérer : ce n’est pas un luxe, c’est ce qui permet de tenir sans s’éteindre. Ce type de fonctionnement se travaille. Et la première étape, c’est simplement de commencer à le regarder.


Pour aller plus loin

  • Autistic Adults’ Experiences of Camouflaging and Its Perceived Impact on Mental Health — journals.sagepub.com/doi/10.1089/aut.2020.0071
  • Cognitive Flexibility Mediates the Associations Between Perceived Stress, Social Camouflaging and Mental Health Challenges in Autistic Adults — onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/aur.70061
  • Self-Compassion, Camouflaging, and Mental Health in Autistic Adults — journals.sagepub.com/doi/10.1089/aut.2023.0110
  • Effectiveness and cost-effectiveness of guided self-help for depression for autistic adults (ADEPT-2) — bmjopen.bmj.com/content/14/11/e084729.full
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Eric Serpi
Eric Serpi Thérapeute cognitivo-comportemental (TCC)

J’accompagne cadres et dirigeants à hauts fonctionnements — HPI, TSA, TDAH, hypersensibilité — vers plus de régulation émotionnelle et d’autonomie. Visio sécurisée, Europe.

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