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Le besoin de s’isoler : quand il vous protège, quand il vous enferme

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Il y a ce moment, en fin de journée, où vous fermez la porte de votre bureau, vous mettez un casque, et vous déclinez l’afterwork. Ou ce moment, en rentrant chez vous, où vous avez besoin d’une demi-heure seul avant de pouvoir parler à qui que ce soit, et où, dans le regard de l’autre, vous lisez déjà la déception.

Si vous vous reconnaissez là-dedans, je voudrais d’abord vous dire une chose simple : ce besoin n’a rien d’anormal. Pour un cerveau qui traite beaucoup, qui s’ajuste en permanence aux autres, qui tient une journée entière de réunions, de décisions et de visages à lire, se retirer n’est pas un caprice. C’est de la récupération. On va au plus simple : vous avez dépensé, il faut bien recharger.

Et puis il y a quelque chose qu’on sous-estime presque toujours. Beaucoup de personnes très sollicitées passent leur journée à « faire comme il faut » : tenir la posture, sourire au bon moment, lisser ce qui dépasse. Ça marche. Mais ça coûte une énergie folle. Le soir venu, ce besoin de se couper du monde, ce n’est pas du désintérêt pour vos proches. C’est la facture de tout ce qui a été tenu dans la journée.

Alors je vous propose de regarder ce besoin autrement. Pas comme un problème à supprimer, mais comme un signal. Il vous dit quelque chose. Il vous dit : là, maintenant, j’ai atteint un seuil. C’est une information précieuse, et le jour où on cesse de la combattre ou de culpabiliser dessus, elle devient un outil.

Maintenant, il y a une question qui compte, et c’est sans doute la vraie question : est-ce que votre isolement vous sert encore, ou est-ce qu’il a commencé à vous diriger ?

Parce que ce n’est pas la même chose.

Un retrait qui régule, c’est un retrait qui a un début et une fin. Vous vous isolez, vous récupérez, vous revenez. Un retrait qui dérape, lui, s’allonge. Il grignote. Vous n’arrivez plus à en sortir, même pour des choses qui d’habitude vous font du bien. L’envie de voir les gens s’éteint. Une forme de détachement s’installe, au travail comme à la maison. Ce sont les signes qu’on retrouve dans ce que la recherche appelle le burnout autistique : un épuisement qu’on confond trop souvent avec un manque de motivation, alors que c’est exactement l’inverse.

Et c’est là que ça se complique, doucement. Au travail, à force de se retirer des échanges informels, des projets transverses, on devient moins visible, et la visibilité, dans des postes exposés, ça pèse. À la maison, le retrait répété finit par être interprété. Les enfants, le partenaire, ne voient pas la surcharge invisible : ils voient quelqu’un qui s’absente. Petit à petit, ce qui était choisi devient subi. On se retrouve isolé pour de bon.

Une grille de lecture aide à comprendre ce basculement : le modèle demandes-ressources. Quand les exigences montent (la charge, la pression, les décisions critiques) et que les ressources ne suivent pas (du soutien, de l’autonomie réelle, des aménagements concrets), l’isolement devient une ressource qu’on se fabrique soi-même, faute de mieux. C’est logique. Mais une ressource bricolée seul, dans l’urgence, finit par s’épuiser elle aussi.

Alors qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne va pas chercher à supprimer ce besoin : ce serait une erreur, et de toute façon ça ne tiendrait pas. L’idée, c’est plutôt d’en reprendre la main.

Concrètement, ça commence souvent par rendre l’isolement conscient au lieu de le subir. Repérer les moments où vous en avez vraiment besoin. Vous accorder un créneau clair, par exemple trente minutes seul en rentrant avant de redevenir disponible petit à petit, plutôt qu’un retrait flou qui s’étire sans qu’on sache jamais quand il finit. Ça change tout, pour vous comme pour ceux qui vous entourent : eux aussi ont besoin de savoir à quoi s’attendre.

Et puis il y a un mot à leur dire. Pas un long discours. Juste leur expliquer que ce temps seul ne les vise pas, qu’il est même ce qui vous permet d’être pleinement là ensuite. Ça désamorce énormément. Un enfant qui sait que son parent « recharge » ne vit pas du tout la même chose qu’un enfant qui croit qu’on l’évite.

Reste le plus difficile, peut-être : ce que vous vous dites à vous-même. « Je dois tout porter seul. » « Je n’ai pas le droit de montrer que je fatigue. » « Si je délègue, c’est que je ne suis pas à la hauteur. » Ces phrases-là tournent en boucle et alimentent le repli. Les regarder en face, une à une, c’est souvent là que le travail commence à vraiment soulager.

C’est d’ailleurs ce que montrent les travaux sur les thérapies cognitives et comportementales adaptées à ces profils : on ne cherche pas à effacer le besoin de retrait, on cherche à retrouver de la souplesse entre s’engager et se retirer.

Si je devais retenir une seule chose, ce serait celle-ci : avant de vous demander comment moins vous isoler, demandez-vous ce que votre isolement essaie de vous dire. Observez-le. À quel moment il arrive, ce qu’il vient soulager, à partir de quand il déborde. Vous êtes le mieux placé pour le savoir, personne ne vit votre fatigue à votre place.

Et oui, ce genre de fonctionnement se travaille. À votre rythme, sans vous brûler en vous approchant trop vite du feu.


Pour aller plus loin

  • « Having All of Your Internal Resources Exhausted Beyond Measure » : Defining Autistic Burnout — https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7313636/
  • Effects of Cognitive Behavioral Therapy in Autistic Adults: A Systematic Review and Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials — https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/25739581261450541
  • Toward an Understanding of Occupational Burnout Among Employees with Autism – the Job Demands-Resources Theory Perspective — https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9958323/
  • « I did what I could to earn some money and be of use »: A Qualitative Exploration of Autistic People’s Journeys to Career Success and Fulfilment — https://discovery.ucl.ac.uk/10198728/
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Eric Serpi
Eric Serpi Thérapeute cognitivo-comportemental (TCC)

J’accompagne cadres et dirigeants à hauts fonctionnements — HPI, TSA, TDAH, hypersensibilité — vers plus de régulation émotionnelle et d’autonomie. Visio sécurisée, Europe.

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