Vous venez de prendre une décision importante. Sur le papier, tout va bien. Pourtant quelque chose continue de tourner : un doute, une tension dans la poitrine, l’impression diffuse que si vous vous étiez trompé, tout pouvait s’effondrer. Et le soir, la réunion repasse en boucle.
Si vous vous reconnaissez là, vous n’êtes pas seul. Beaucoup de personnes qui occupent des postes exigeants (direction, expertise stratégique, métiers à fort enjeu) vivent cette intensité au quotidien. Et lorsqu’on fonctionne un peu différemment, haut potentiel, profil autistique, TDAH, ou simplement une grande hypersensibilité, elle prend souvent une autre ampleur. Les environnements pensés pour la moyenne, les open-spaces, les réunions informelles, l’ambiguïté permanente, demandent un effort supplémentaire que personne ne voit. C’est épuisant. Et c’est normal que ce le soit.
On a tendance à traiter ces émotions comme des problèmes à faire taire. La peur, le doute, l’irritation qui monte en fin de journée : on voudrait les supprimer, ou au moins les maîtriser. Le souci, c’est que plus on lutte contre une émotion, plus on cherche à la fuir, plus elle s’installe.
Une émotion n’est pourtant pas là pour nous nuire. C’est un signal. Elle dit quelque chose sur ce qui se passe en nous, sur une limite qu’on dépasse, sur un besoin qu’on néglige.
C’est précisément l’intuition qui a guidé le travail de David H. Barlow et de son équipe, à Boston University, autour de ce qu’on appelle le Protocole Unifié. Plutôt que de traiter séparément chaque difficulté, l’anxiété ici, la déprime là, cette approche s’intéresse à ce qui les relie : notre rapport aux émotions. La façon dont on les évite, dont on dramatise ce qu’elles annoncent, dont on veut les contrôler à tout prix. Un essai clinique a d’ailleurs montré qu’en travaillant ces mécanismes communs, on obtenait des résultats comparables à ceux des protocoles spécialisés, taillés pour un seul diagnostic à la fois.
Concrètement, de quoi parle-t-on ? D’apprendre à observer ce qui se passe en soi avant de réagir. De repérer les pensées du type « si je délègue, ce sera forcément mal fait » ou « si je demande un aménagement, on me verra comme fragile », et de les regarder pour ce qu’elles sont : des automatismes, pas des vérités. Puis, tout doucement, de cesser de fuir les situations qui nous coûtent. Pas en se jetant dans le feu. À dose homéopathique. Une conversation difficile qu’on n’esquive plus. Une part d’imperfection qu’on accepte de laisser passer.
Pour quelqu’un qui dirige avec un fonctionnement atypique, ce travail touche plusieurs points sensibles à la fois. L’anxiété de la responsabilité, cette impression d’être le seul garant que tout tienne. Le besoin de prévisibilité, qui devient un piège dès que le contexte bouge. La surcharge sensorielle, qu’on apprend à sentir venir plutôt que de la subir jusqu’à l’explosion. La communication, aussi : aborder un conflit ou donner un retour délicat sans y laisser trois nuits de sur-préparation.
Maintenant, soyons honnêtes sur un point. À ce jour, aucune étude n’a directement mesuré les effets de cette approche sur des adultes atypiques occupant des postes à hautes responsabilités. Ce qu’on en dit repose sur l’efficacité générale du protocole, sur quelques adaptations documentées chez des jeunes autistes, et sur la cohérence des mécanismes en jeu. C’est donc une piste sérieuse, pas une promesse. Et cette nuance, elle compte.
Une chose mérite votre vigilance, surtout si vous êtes du genre consciencieux et perfectionniste. Le risque, avec ce type d’outil, c’est de le transformer en une obligation de plus. De faire de l’acceptation une nouvelle performance à réussir. Or l’objectif n’est pas de mieux performer émotionnellement, c’est même un peu l’inverse : accueillir sa propre vulnérabilité. Votre façon de fonctionner n’a rien d’une erreur à corriger. Ce qu’on cherche à alléger, c’est la souffrance, l’anxiété, l’épuisement, jamais ce qui fait votre singularité.
Alors si quelque chose résonne dans tout cela, le premier pas n’est peut-être pas d’agir, mais d’observer. La prochaine fois que la tension monte avant une décision, ou que la réunion vous repasse en tête le soir, vous pouvez simplement remarquer ce qui se passe à l’intérieur. Qu’est-ce que cette émotion essaie de vous dire ? Vous êtes le sujet central de votre propre vie, et personne ne la vit à votre place. C’est une raison bien suffisante pour commencer à s’écouter un peu mieux.
Pour aller plus loin
- Barlow D. H. et al., Unified Protocol for the Transdiagnostic Treatment of Emotional Disorders: Protocol Development and Initial Outcome Data — https://linkinghub.elsevier.com/retrieve/pii/S1077722909001047
- State of the Science: The Unified Protocol for Transdiagnostic Treatment of Emotional Disorders (2024) — https://linkinghub.elsevier.com/retrieve/pii/S000578942400056X
- The Unified Protocol Compared With Diagnosis-Specific Protocols for Anxiety Disorders: A Randomized Clinical Trial, JAMA Psychiatry — http://archpsyc.jamanetwork.com/article.aspx?doi=10.1001/jamapsychiatry.2017.2164
- The adult experience of being diagnosed with autism spectrum disorder: A qualitative meta-synthesis — https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/13623613231220419