Il est deux heures du matin. Vous avez éteint la lumière il y a déjà un moment, et pourtant la journée continue de tourner : la décision de cet après-midi, la réunion de demain, ce mail que vous n’avez pas relu. Puis cette pensée arrive : « si je ne dors pas, je serai incapable demain. » Et c’est précisément cette pensée qui vous réveille un peu plus.
Si vous vous reconnaissez là, vous n’êtes pas seul, et ce n’est pas un défaut de volonté.
Pour n’importe qui, une mauvaise nuit pèse sur la journée d’après. Ça ne fait de cadeau à personne. Mais quand on a déjà un fonctionnement intense, un cerveau qui anticipe, qui ressent fort, qui filtre mal les sollicitations, le manque de sommeil ne s’ajoute pas à la fatigue : il la multiplie. Les profils TDAH, autistiques ou hypersensibles dorment en moyenne moins bien que les autres, et partent donc d’un terrain déjà plus fragile. Du coup, ce que la nuit n’a pas réparé se paie plus cher le lendemain.
Il y a même un phénomène assez troublant que la recherche commence à décrire chez les adultes TDAH : pendant l’éveil, une partie du cerveau émet des ondes lentes, comme si elle dormait déjà un peu. C’est ce qui explique ces coups de barre soudains, ces décrochages d’attention, ces moments où vous relisez trois fois la même phrase sans qu’elle entre. Ajoutez une vraie dette de sommeil par-dessus, et le décalage s’aggrave.
Et c’est là que ça devient sérieux, parce que votre métier repose justement sur les fonctions les plus sensibles au manque de sommeil. La vigilance qui tient dans la durée. La décision rapide. La lecture des signaux faibles. La capacité à suivre plusieurs dossiers en même temps sans en lâcher un. Privé de sommeil, on ne devient pas « un peu moins bon partout » de façon uniforme : on fait davantage d’erreurs d’inattention, on réagit de manière plus impulsive, ou au contraire on n’arrive plus à trancher. Et les micro-décisions biaisées, dans un poste exposé, finissent par compter.
Il y a aussi tout ce qui n’apparaît sur aucun tableau de performance. La fatigue rabote la patience. On devient plus sec en réunion, moins disponible le soir à la maison, plus réactif au moindre imprévu. Le partenaire, les enfants, l’équipe le ressentent, et l’interprètent souvent mal, comme du désintérêt ou de la mauvaise volonté, alors qu’il s’agit d’un système nerveux qui n’a pas récupéré.
Le vrai piège, c’est le cercle. Moins on dort, plus l’humeur se dégrade ; plus l’humeur se dégrade, plus on rumine au coucher ; et plus on rumine, moins on dort.
La pensée « il faut absolument que je dorme » devient alors elle-même un facteur d’insomnie.
C’est ici qu’un déplacement devient possible. Cette mauvaise nuit n’est pas un verdict sur vos capacités. C’est un signal — votre corps qui vous dit que le régime est trop haut, depuis trop longtemps. Tant qu’on lutte contre le sommeil ou qu’on le redoute, on l’associe à quelque chose d’angoissant. Le jour où on accepte d’observer ce qui se passe vraiment, au lieu de se battre avec, quelque chose se desserre.
Et il faut le dire clairement : ce type de fonctionnement se travaille. L’insomnie chronique fait partie des troubles pour lesquels on dispose aujourd’hui des outils les mieux validés. La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie, recommandée en première intention par plusieurs grandes méta-analyses dont une publiée dans le JAMA Internal Medicine, agit sur des leviers très concrets : réassocier le lit au sommeil, alléger les croyances catastrophistes (« une mauvaise nuit et je rate tout »), sortir les soucis de la tête avant de se coucher plutôt que de les emporter sous la couette. Chez un profil neuro-atypique et surchargé, on adapte : routines balisées, horaires un peu plus tenus, environnement sensoriel apaisé, limites claires avec les écrans et les mails du soir.
Mais avant les techniques, il y a quelque chose de plus simple, et c’est peut-être par là qu’on commence ce soir. Revenir à vous. Observer, sans vous juger, la façon dont vous traitez votre propre sommeil : est-ce que vous le respectez comme une ressource, ou est-ce la première chose que vous sacrifiez dès que la charge monte ? Vous êtes le sujet central de votre vie, et personne ne la vit à votre place. S’occuper de votre sommeil, ce n’est pas un luxe qu’on s’accorde une fois que tout le reste est réglé. C’est une manière de vous parler avec un peu plus de justesse.
Pour aller plus loin
- The Impact of Sleep Deprivation on Continuous Performance Task Among Young Men With ADHD — https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1087054719897811
- Sleep-Like Slow Waves during Wakefulness Mediate Attention and Vigilance Difficulties in Adult ADHD — http://biorxiv.org/lookup/doi/10.1101/2025.07.27.666103
- Cognitive Behavioral Therapy for Insomnia in People With Chronic Disease: A Systematic Review and Meta-Analysis (JAMA Internal Medicine) — https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/fullarticle/2839294