Le mail est envoyé. Pas de réponse. Une heure, puis deux. Et déjà, à l’intérieur, quelque chose s’est mis en marche : il est contrarié, j’ai dû mal m’y prendre, ça va me retomber dessus. La boule au ventre arrive avant le moindre fait.
Si ce scénario vous parle, vous êtes loin d’être seul.
Chez beaucoup d’adultes au fonctionnement atypique (profils autistes, TDAH, hypersensibles, et souvent à de hautes responsabilités), un silence, une remarque, un message un peu sec peuvent déclencher une réaction émotionnelle sans commune mesure avec ce qui s’est réellement passé. On parle parfois d’hypersensibilité au rejet. Les recherches récentes décrivent même une « douleur sociale » : le cerveau traiterait le rejet avec des circuits proches de ceux de la douleur physique. Ce qui explique pourquoi une phrase anodine pour un collègue peut, pour vous, faire l’effet d’un coup.
Alors clarifions une chose tout de suite.
Cette sensibilité n’est pas un défaut de caractère, encore moins une faiblesse. C’est la rencontre entre une manière particulière de traiter l’information émotionnelle et un parcours souvent jalonné de critiques, d’incompréhensions, parfois de moqueries. Quand on ajoute à cela un environnement de travail qui valorise le zéro faute et la disponibilité permanente, la peur de décevoir finit par s’installer en fond, presque tout le temps.
Le piège, c’est qu’à l’intérieur, tout se confond. Un désaccord en réunion, un feedback neutre, une critique réelle, un rejet de votre personne tout entière : le système d’alerte ne fait plus la différence. Une erreur, et la pensée tombe, brutale : si je me trompe, ils verront enfin qui je suis vraiment.
Face à cela, on développe en général l’une de deux stratégies. Certains évitent : ne pas demander d’aide, ne pas postuler, fuir les retours, surtout ne jamais exposer une limite. D’autres sur-contrôlent : travailler deux fois plus, tout vérifier, tout anticiper, ne rien lâcher. Les deux soulagent sur le moment. Et les deux, à la longue, épuisent. C’est souvent ainsi que s’installent ces trajectoires en yo-yo : une période de surinvestissement intense, puis l’arrêt, puis un nouveau poste où le schéma recommence.
Maintenant, qu’est-ce qu’on peut faire de tout cela ?
L’important n’est pas de ne plus jamais ressentir cette douleur. Elle fait partie de votre manière d’être au monde, et elle dit quelque chose de votre rapport aux autres. Ce qui compte, c’est qu’elle cesse de décider à votre place : de vos candidatures, de vos prises de parole, de vos silences.
Et cela commence par un déplacement très simple : revenir à vous. Plutôt que de rester aimanté par la situation (ce mail, ce regard, ce silence), observer ce qui se passe à l’intérieur. Tiens, la boule au ventre est revenue. Tiens, je suis déjà en train d’imaginer le pire. Poser des mots, à froid, sur ce qui se déclenche. Nommer une émotion, c’est déjà commencer à reprendre la main sur elle.
À partir de là, un travail est possible. Les thérapies cognitives et comportementales, lorsqu’elles sont adaptées à ce type de fonctionnement, aident à séparer la pensée automatique du fait réel, et à se réexposer doucement, à dose homéopathique, aux situations redoutées : exprimer un désaccord mesuré, demander une précision au lieu de supposer un reproche, envoyer un mail un peu moins parfait. À chaque fois, vous confrontez le scénario catastrophe à la réalité. Et la réalité, le plus souvent, est bien moins violente que la prédiction.
Vous êtes le sujet central de votre vie professionnelle, pas le figurant des humeurs supposées des autres. Ce fonctionnement-là se comprend, et il se travaille. Le premier pas, c’est de revenir vous regarder, vous, avec un peu plus de douceur que d’habitude.
Si vous vous reconnaissez fortement, et que tout cela pèse sur votre humeur, votre énergie ou votre sommeil, en parler à un psychologue sensibilisé à la neurodiversité et formé à ces approches peut être un vrai point d’appui. Rien à prouver. Juste quelque chose à comprendre, et à apaiser.
Pour aller plus loin
- The lived experience of rejection sensitivity in ADHD – A qualitative exploration, PLOS ONE
- Rejection Sensitivity Dysphoria in Autistic Adults: A Scoping Review, Autism in Adulthood (SAGE)
- How can I support a neurodivergent colleague?, The BMJ
- Autism spectrum disorder, BMJ Best Practice